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Comment la guerre en Iran redessine la coopération géo-économique de la Chine avec l'Afrique du Nord

par Hafed Al-Ghwell Senior Fellow et Directeur du programme Afrique du Nord, avec l'analyse du Dr Chuchu Zhang (1) Professeure associée à l'Université Fudan, Chine, le 27 mars 2026

Face à la paralysie du détroit d'Ormuz et à l'instabilité croissante du Golfe, la Chine opère un pivot stratégique vers le Maghreb et l'Égypte. Entre diversification pétrolière et accélération de la coopération verte, Pékin transforme l'Afrique du Nord en son nouveau rempart de sécurité énergétique.

 

Une guerre lointaine est en train de redessiner discrètement la carte mondiale de l'énergie, et la plupart des observateurs ne l'ont pas encore remarqué. Alors que les perturbations dans le Golfe exposent la fragilité des voies d'approvisionnement en pétrole de la Chine, Pékin se tourne vers l'Afrique du Nord.

Il ne s'agit pas seulement de trouver des sources de secours, mais d'amorcer un avenir énergétique fondamentalement différent. Le Dr Zhang explore comment l'Algérie, le Maroc et l'Égypte deviennent les piliers de ce changement, mêlant sécurité des combustibles fossiles et technologies vertes de pointe. Ce partenariat émergent est une fenêtre ouverte sur la convergence inattendue de la géopolitique, des ambitions climatiques et de la stratégie économique.

 

Le pivot stratégique face à la crise d'Ormuz

Depuis fin février 2026, la fermeture effective du détroit d'Ormuz — par lequel transitent habituellement 40 à 50 % des importations maritimes chinoises — a provoqué une onde de choc. En réponse, Pékin accélère une stratégie à double voie : diversifier ses sources d'achat et transformer son modèle énergétique. L'Afrique du Nord, stable et stratégiquement située, devient ainsi le "bouclier" de la résilience chinoise.

Alors que le conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran monopolise l'attention mondiale, une recomposition géo-économique majeure s'opère dans l'ombre. Pour la Chine, premier importateur mondial de brut, l’onde de choc est brutale : le blocage du détroit d'Ormuz depuis fin février 2026 a mis à nu la fragilité d'un approvisionnement dont 40 à 50 % dépend de ce goulot d'étranglement. Face à l'explosion des prix et au risque de rupture, Pékin n'attend plus. Le gouvernement chinois accélère une stratégie à double détente : sécuriser des sources d'hydrocarbures alternatives et propulser sa transition écologique. Dans ce nouveau grand jeu, l'Afrique du Nord — stable, proche et riche en ressources — n'est plus une périphérie, mais le nouveau pivot de la résilience chinoise.

 

Algérie : Le nouveau bouclier pétrolier

L'Algérie s'impose comme le bénéficiaire immédiat de cette quête de diversification. Partenaire historique de la Chine et membre de l'OPEP disposant de capacités d'extension, Alger offre une soupape de sécurité vitale.

Les accords de 2025 entre la Sonatrach et Sinopec ont changé de dimension. Ce qui n'était qu'un cadre d'exploration devient un partenariat industriel massif. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : le carnet de commandes de SINOPEC Engineering a bondi de 18,1 % pour atteindre 203,8 milliards de yuans. Pour Pékin, l'enjeu dépasse l'achat de barils ; il s'agit de bâtir un réseau énergétique intégré via des transferts de technologies et des coentreprises, contournant ainsi les risques géopolitiques du Moyen-Orient.

 

Maroc : Le laboratoire mondial de l'hydrogène vert

Si l'Algérie gère l'urgence du présent, le Maroc incarne l'avenir décarboné de la Chine. Dans le cadre de son 15e plan quinquennal (2026-2030), Pékin a fait du stockage d'énergie et des réseaux intelligents une priorité absolue.

Le Royaume chérifien, avec ses ressources solaires et éoliennes exceptionnelles, est devenu la tête de pont de la Chine en Afrique. Depuis 2025, des géants comme State Grid et Shanghai Electric y injectent des milliards de dollars. L'objectif a muté : on ne se contente plus d'exporter des panneaux solaires, on intègre toute la chaîne de valeur, de la production d'aluminium "vert" à la fabrication de batteries pour véhicules électriques.

 

Égypte : Le carrefour logistique et industriel

L'Égypte complète ce triangle stratégique en offrant une alternative logistique au chaos du Golfe. Début 2026, un accord historique de 18 milliards de dollars a été scellé entre des firmes chinoises, égyptiennes et norvégiennes.

Ce méga-projet prévoit :

En misant sur le pays du Nil, la Chine sécurise une route de secours tout en transformant l'Égypte en un hub manufacturier pour ses ambitions continentales.

 

Conclusion : Un changement de paradigme

La guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran n'a pas seulement perturbé les flux pétroliers ; elle a agi comme un accélérateur d'histoire. En transformant le Maghreb et l'Égypte en une "zone tampon" stratégique, la Chine joue un coup double : elle protège sa croissance immédiate tout en prenant une avance décisive sur les technologies propres.

Pour les États nord-africains, cette alliance offre une opportunité technologique et financière inédite, leur permettant de diversifier leurs propres partenariats dans un monde de plus en plus incertain. Le centre de gravité de la coopération énergétique sino-arabe est bel et bien en train de glisser vers l'Ouest.

Note:

(1) Le Dr Chuchu Zhang est une experte reconnue en économie politique internationale. Diplômée de l'Université de Cambridge, elle est l'auteure de plusieurs ouvrages de référence dont « Filling a Power Vacuum? China’s Changing Role in the Middle East » (2025). Directrice adjointe du Centre d'études sur le Moyen-Orient à l'Université Fudan et lauréate du prix Shanghai Oriental Elite Talent en 2025, elle joue un rôle clé dans les échanges entre Pékin et le monde arabe. Cet article bénéficie également de son expertise au sein du Centre Dr Seaker Chan pour les études sur le développement politique comparé.Par Hafed Al-Ghwell Senior Fellow et Directeur du programme Afrique du Nord

URL de l'article en anglais : https://www.stimson.org/2026/how-iran-war-is-reshaping-chinas-geo-economic-cooperation-with-north-africa/