La crise iranienne et le dilemme des BRICS

par Danish Yousuf, le 10 mars 2026

Alors que les frappes israélo-américaines sur l'Iran se poursuivent et que Téhéran multiplie les représailles contre d'autres États du Golfe, la crise dépasse désormais le cadre d'un simple enjeu de sécurité régionale. Elle devient un test crucial pour la cohérence politique et la maturité stratégique des BRICS, une alliance qui se présente de plus en plus comme le pilier d'un ordre multipolaire émergent. Les développements actuels soulèvent une question épineuse : les BRICS peuvent-ils traduire leur rhétorique commune sur la multipolarité en une coordination concrète alors même que les intérêts géopolitiques de leurs membres divergent ?

 

au 17ème sommet des BRICS à Rio, Brésil, 6 juillet 2025
au 17ème sommet des BRICS à Rio, Brésil, 6 juillet 2025

Le groupement des BRICS est aujourd'hui bien plus complexe que la coalition économique informelle qu'il était à l'origine. Avec son élargissement en 2024 à de nouveaux membres du Moyen-Orient et d'Afrique, les BRICS représentent désormais une constellation diversifiée de systèmes politiques, de priorités stratégiques et d'alignements régionaux. Si cette expansion a renforcé le poids mondial du bloc, elle a également introduit de nouvelles lignes de fracture. La crise iranienne illustre crûment ces contradictions.

L'Iran est lui-même membre des BRICS depuis l’élargissement de 2024. La Russie et la Chine, membres fondateurs, ont adopté des positions globalement favorables à l’autonomie stratégique de Téhéran et s'opposent aux campagnes de pression occidentales. L’Inde, à l’inverse, affiche une posture bien plus prudente. L'approche de New Delhi reflète sa volonté historique d’équilibrer ses relations avec les puissances rivales du Moyen-Orient tout en protégeant ses intérêts économiques vitaux. Parmi ceux-ci, le développement du port de Chabahar en Iran demeure un pilier central de la stratégie indienne pour étendre sa connectivité avec l’Afghanistan et l’Asie centrale.

Ces réponses divergentes ne sont pas surprenantes ; elles traduisent la réalité d'États souverains poursuivant des intérêts nationaux distincts. Le défi pour les BRICS réside précisément dans leur capacité à gérer ces divergences sans éroder le projet global de coopération multipolaire.

 

Sécurité énergétique et résilience financière

La crise iranienne croise également une préoccupation structurelle profonde : la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement énergétique et des réseaux financiers mondiaux face aux perturbations géopolitiques. Les menaces périodiques de l'Iran de bloquer le détroit d'Ormuz — par lequel transite près d'un cinquième de l'approvisionnement mondial en pétrole — soulignent la fragilité de la sécurité énergétique des économies émergentes. Pour des importateurs majeurs comme l’Inde (environ 50 % de ses importations de brut et de GNL) et la Chine (près de 40 % de ses approvisionnements pétroliers), toute rupture sur cette route a des conséquences économiques majeures.

C'est dans ce contexte que les discussions au sein des BRICS sur des infrastructures financières et logistiques alternatives regagnent en intérêt. Des propositions comme la plateforme « BRICS Pay », censée évoluer dans les années à venir, visent à réduire la dépendance aux systèmes financiers dominés par l'Occident, tels que SWIFT. L’objectif n’est pas seulement l’autonomie financière, mais la résilience face à l'usage croissant des sanctions comme instruments de levier géopolitique.

Cependant, la mise en place de tels systèmes parallèles est plus aisée en théorie qu'en pratique. La force des réseaux financiers repose sur l’échelle, la confiance et la compatibilité réglementaire, des éléments difficiles à répliquer rapidement. Même au sein des BRICS, des différences significatives subsistent en matière de gouvernance financière, de normes technologiques et de politiques monétaires. De plus, la plupart des États membres restent profondément intégrés à l'architecture financière mondiale existante, rendant un découplage complet aussi irréalisable qu'indésirable. Une stratégie de diversification graduelle — permettant des transactions en monnaies locales tout en restant engagé sur les marchés mondiaux — semble plus réaliste, à l'image du pragmatisme de l'Inde dans ses règlements commerciaux en roupies.

 

Rivalités technologiques et asymétries

Un autre volet du débat concerne l'évolution du paysage technologique et infrastructurel. Les réseaux de télécommunications, les plateformes de paiement numérique et les systèmes logistiques deviennent des arènes de compétition stratégique. L’expansion technologique de la Chine, des infrastructures 5G aux écosystèmes de paiement, a déjà prouvé que la connectivité économique peut se traduire par une influence géopolitique.

Pour les BRICS, la question est de savoir si ces capacités technologiques peuvent être exploitées collectivement plutôt que de devenir des sources de rivalité interne. Ce sujet est particulièrement sensible pour les relations sino-indiennes, marquées par une méfiance persistante malgré les efforts diplomatiques pour stabiliser les liens après les affrontements de Galwan en 2020. Bien que les échanges commerciaux entre les deux géants restent substantiels, ils sont caractérisés par des asymétries structurelles et une sensibilité politique accrue à New Delhi concernant la dépendance technologique.

Néanmoins, l'argument en faveur d'une coopération pragmatique reste fort. La Chine et l'Inde partagent des intérêts communs dans la sécurité énergétique, la stabilité des routes commerciales et la réforme des institutions financières mondiales. Dans un monde où les institutions dirigées par l'Occident font face à des défis de légitimité, la capacité des puissances émergentes à se coordonner, même partiellement, pourrait avoir des implications systémiques majeures.

 

Vers un nouveau modèle de gouvernance ?

Au-delà des calculs stratégiques immédiats, les BRICS cherchent à articuler une vision alternative du développement et de la gouvernance. Pendant des décennies, le « Consensus de Washington » — axé sur la libéralisation, la privatisation et l'austérité budgétaire — a dominé les politiques du Sud global. Si ces politiques ont produit des résultats mitigés, elles ont surtout exposé la vulnérabilité structurelle des économies en développement.

En réaction, plusieurs membres des BRICS, la Chine en tête, prônent des modèles de développement plus pragmatiques et dirigés par l'État, privilégiant les infrastructures, la politique industrielle et la planification stratégique à long terme. L'accent est mis sur les résultats mesurables plutôt que sur la pureté idéologique.

L'avenir dira si ces modèles peuvent se traduire par un cadre multilatéral cohérent. La diversité interne des BRICS rend impossible l'application d'un modèle de développement unique. Pourtant, ce débat reflète un basculement : les économies émergentes affirment désormais leur autonomie intellectuelle et politique.

Les mois à venir seront donc pivots. Si les tensions au Moyen-Orient s'aggravent, les BRICS devront formuler des positions dépassant les appels généraux au dialogue. Leur crédibilité en tant que plateforme de coopération dépendra de leur capacité à passer d'une diplomatie déclarative à l'innovation institutionnelle (mécanismes financiers, partenariats technologiques, initiatives de développement coordonnées).

La multipolarité n'est pas seulement une redistribution du pouvoir entre plusieurs États ; elle exige la construction d'institutions et de normes capables de soutenir la coopération malgré la diversité. Pour les BRICS, la crise du Golfe est le premier véritable test : sauront-ils devenir ce cadre structurant ou resteront-ils un simple forum symbolique pour puissances émergentes naviguant dans un ordre mondial turbulent ?